Livres et Bridges...
Je me suis réveillé plus tard ce matin. Après le petit déjeuner je suis parti en direction de Park Street. J'ai acheté des sacs en toile avec des tigres et des phrases écrites à la main Top pollution, Delta love nature etc.
Je suis allé visiter l'Asiatic Society. C'était fermé. Mais comme toujours en Inde après quelques minutes de conversation on m'a fait entrer après avoir rempli un registre indiquant mes noms, prénoms, recherches, occupation en Asie, lieu de résidence en Inde, l'heure etc etc. En haut de l'escalier on m'attendait aussi avec un registre du même type, je l'ai rempli.
C'est un vieux bâtiment en déconfiture qui enferme 200 000 livres et manuscrits concernant la civilisation Hindoue. C'est ici qu'Alexandra David-Neel, Daniélou faisaient leurs recherches.
On m'a dit que par contre la bibliothèque était vraiment fermée le samedi. J'ai parlé et rempli deux autres registres avec chaque fois l'heure qui change. 10-35, 10-50 tout ça m'est demandé avec beaucoup de cérémonial et de gentillesse.
Finalement on m'a fait attendre et la bibliothécaire dans un beau sari crème m'a introduit dans la grande bibliothèque vide. Elle m'a demandé quelles étaient mes recherches, je lui ai dit la première chose que j'avais en tête, A. David-Neel, elle a ouvert de vieux tiroirs pleins de poussière et a sorti les fiches des livres d'A-D-N. J'ai dû remplir à nouveau de nombreuses fiches et on m'a finalement apporté de très beaux livres dans les éditions du début du siècle.
En tournant la tête sur ma gauche j'ai vu trois gros volumes très anciens avec écrit sur la tranche, Kama Sutra. J'ai demandé à l'un des employés si je pouvais le regarder. Il m'a expliqué que c'était les livres de la collection de l'avocat Ramikaya et qu'on ne pouvait pas ouvrir les vitrines. J'ai parlé et l'ai supplié de m'en montrer au moins un, j'ai rempli à nouveau un registre, on est allé chercher une clé et on m'a sorti les trois beaux volumes sur la table.
Avant que je ne les ouvre, on a appelé un nouvel employé qui est arrivé avec un plumeau pour les épousseter. Puis on m'a laissé ouvrir. Le livre était rédigé par un guru représenté dans une estampe au début du livre. J'aime regarder les photos ou gravures de Guru et la façon dont ils se mettent soigneusement en scène.
J'ai tourné les pages, écrites en sanscrit et j'ai aimé regarder ces signes abstraits racontant minutieusement les pratiques érotiques des habitants d'une petite ville de l'Orissa au XV ème siècle.
Lorsque j'ai terminé je suis descendu, la bibliothécaire m'a dit de revenir quand je voulais. En bas de l'escalier on m'attendait pour remplir le registre et indiquer à nouveau l'heure de mon départ.
Tout ça m'a beaucoup détendu. C'est pour ça que j'apprecie les indiens, ils commencent toujours par dire non, puis finalement donnent cent fois plus qu'on espérait.
En sortant j'ai fait les librairies de Park street. Calcutta est rempli de librairies de toutes sortes dans toutes les rues.
Dans l'une d'elles j'ai trouvé le premier livre devenu introuvable du photographe Raghubir Singh, The Ganges, et que les indiens rencontrés depuis mon arrivée m'ont dit ne plus trouver depuis des années.
J'étais aux anges, d'autant que le prix 1400 roupies (170 F) était très abordable (les livres sont chers en Inde).
Je me suis préparé à le payer et l'emporter mais ça ne se fait pas si rapidement ici, lorsque les libraires ont compris que j'étais intéressé ils m'ont fait asseoir, m'ont servi du thé, et m'ont installé une table pour que je puisse le feuilleter après quinze minutes à apprécier le livre j'ai pu le payer et l'emporter. Voilà encore pourquoi j'apprecie l'Inde.
Un peu plus loin j'ai trouvé un petit livre de photos de Dayanita Singh, la Nan Goldin indienne, sur la caste des eunuques en Inde. Nous en avons rencontré un la nuit dernière, sous la pluie, dans les embouteillages avec Parimala, c'était une image très tragique et Parimala m'a raconté leur étrange histoire et les règles qui régissent leur caste.
Je dois partir assister à une conférence de Parimala au Taj Hôtel.
De grosses bises de votre Calcutéen,
...un peu plus tard.
J'ai assisté à la conférence de Parimala, amusant de voir l'expérience que nous menons, analysée et mise en perspective avec des schémas, des flèches etc. En tous cas c'est convaincant, amusant par contre de me voir en vidéo au travail devant ce public exclusivement indien.
En sortant j'ai sauté dans un taxi pour aller voir Howrah Bridge, symbole aussi fort de Calcutta que la statue de la Liberté pour New-York ou... C'est toujours émouvant de voir un symbole s'animer. C'était au soleil couchant, il y avait une foule compacte allant dans les deux sens, des bus bondés, des taxis jaunes et des rickshaws au milieu et le Ganges dessous.
Sur l'autre rive j'ai tourné dans un quartier populeux, puis au retour, après avoir pris le pont dans l'autre sens on se retrouve sur une sorte de voie qui monte au-dessus des immeubles comme à Nice. Le spectacle est indescriptible, la nuit venait de tomber, ça m'a donné des frissons, éternelle référence à Blade Runner pour m'en rapprocher... on roule à la hauteur des 6 ème, 7 ème étage, au milieu d'immeubles en ruine habités jusque sur les corniches... dans le même champ de vision on voit des gens se doucher sur leur balcon, des corps suspendus à toutes les fenêtres, des cyclo-pousses se faufiler entre les taxis avec des chargements de quatre mètres, des coolies à moitié nus courir entre les taxis, un homme qui regarde le ciel en joignant les mains absorbe dans sa prière avec et les bus qui le contournent ; le bruit, la fumée, d'autres voies avec des voitures et des camions en l'air et sur le tableau de bord Kali hurlante sous une montagne de boules lumineuses alternativement vertes et rouges. C'est peine perdue, je n'arriverai pas à décrire ça... c'est un spectacle qui me ravit et très paradoxalement m'apaise... Cette fois votre Calcutéen ravi vous embrasse tous et une pensée pour Frederika qui à l'heure qu'il est doit faire sa signature. Ahh, il fait frais ce soir à Calcutta!