Mercredi
Pour ma part, aujourd'hui, je me suis lancé un défi et je suis revenu vivant.
Pour que ceux qui tiennent à moi et qui connaissent mes problèmes d'oxygène en altitude ne fassent pas intervenir l'armée sikkimaise je n'ai pas dit à quoi je me préparais hier
Ca m'énervait d'être si près et de ne pas pouvoir voir la frontière tibétaine et les yaks qu'on ne rencontre qu'à haute altitude.
J'avais décidé de ne pas y aller car c'était trop haut (4000 mètres), mais ma curiosité m'a convaincu d'essayer et j'ai vu les yaks, la frontière tibétaine, le Tsongo Lake et les villages tibétains sans trop de problèmes, je suis seulement un peu faible et ravi.
Nous sommes partis ce matin de Gangtok avec le même chauffeur tibétain et un guide par qui le gouvernement sikkimais nous oblige à être accompagnés pour nous rendre dans cette région. Erik dit qu'il a sur le visage toute la cruauté de la Chine. Je ferai un portrait de lui. Il nous accompagnait semble-t-il plutôt pour nous surveiller que pour nous guider.
Tout de suite après Gangtok en direction de la frontière on entre en zone militaire et on commence à grimper. De chaque côté de la route qui monte de 2000 à 4000 mètres sur 40 km, on traverse des campements militaires, avec des baraquements et des cahutes avec des mitraillettes derrière des filets dirigées vers la frontière chinoise. Dans ce paysage lunaire noyé dans la brume ça donne un aspect dramatique. Entre les campements militaires, on voit les villages des réfugiés tibétains.
La minuscule route est un peu moins mauvaise que celle d'hier. C'est exactement le chemin que prenait les caravanes de yaks qui faisaient la route de la soie pour passer de l'Inde à la Chine par le Sud du Tibet. Le paysage étant le même j'avais l'impression de voir les caravanes dans la brume, avec les bandits tibétains qui les attendent dans les ravins Le manque d'oxygène qui m'a aidé à voir peut-être
Plus d'électricité, je dois poster le blog, et je vous envoie de grosses bises tibétaines,
Jeudi
Hier tous les systèmes internet de la ville étaient « done ». Nous sommes allés boire du thé tibétain au beurre et manger des momos en face, dans le petit restaurant qu'un jeune tibétain et sa femme népali ont ouvert il y a deux jours. Lui était lama pendant quatorze ans et est tellement lumineux et heureux que ça fait presque mal aux yeux.
Ce matin nous sommes partis avec le même chauffeur tibétain à Rumtek la résidence officielle du 17ème Karmaka en exil. Ensuite nous avons continué à pied jusqu'à un monastère plus ancien dans la forêt, dominant les vallées.
Je suis fou des monastères bouddhistes, ce sont des enceintes calmes et sophistiquées dans des sites vertigineux. Il y a des enfants lamas, des jeunes lamas, des vieux lamas occupés dans tous les coins et souvent très rieurs.
Aucune pudibonderie ni rigidité dans les gestes. On a la sensation de décoller. Des bruits de clochettes, des drapés rouges et safrans, des volutes d'encens et à l'intérieur des gompas des atmosphères rouges et enfumées pleines de monstres de dragons de bouddhas dorés et d'écritures ésotériques
D'ailleurs nous nous disions avec Erik cet après-midi qu'à force d'être traités avec autant de douceur et de gentillesse par tout le monde, et qu'il n'y ait aucune exception à cela, dans un contexte aussi planant où même dans la ville tout le monde chuchote, reste suspendu ou enlacé à ne rien faire du tout pendant des heures nous en avions perdu toute notre agressivité. Erik dit que nous sommes tellement désarmés qu'en revenant en Europe nous allons nous faire manger d'une seule bouchée.
J'ai réalisé que depuis trois mois, de Calcutta à Bombay, Jaisalmer, Kanyakumari, Gangtok etc. je n'ai jamais assisté à une seule manifestation d'agressivité ou de tension même dans des contextes de folie dans les rues de Calcutta, complètement engorgées, où des richshaw renversent des étals, les voitures ne peuvent plus bouger, avec des coolies qui portent 120 kgs sur le dos et des baignoires d'eau qui tombent du ciel sur les piétons qui n'arrivent pas à avancer entre les vaches qui pissent et les nuages opaques de pollution
C'est vrai que j'ai complètement perdu mes défenses et ma défiance, mais à bien y réfléchir je ne crois pas qu'à mon retour je serai si démuni que ça, je pense plutôt que lorsque ce sera nécessaire, je serai beaucoup plus tranchant et démoniaque avec les rapports imbéciles qui me semblaient un fatalité jusqu'à présent.
En attendant, je refais les bagages ce soir. Demain matin nous prenons une jeep en direction de Bagdogra (heures de route), puis un avion pour Calcutta. Nous quittons les cimes pour le delta.
un peu plus tard... toute la ville est plongée dans le noir, les boutiques sont éclairées à la bougie et les silhouettes paraissent encore plus fluides... J'ai l'impression d'avoir bu. Electricité et internet depuis 1 minute j'expédie tout de suite ! A force de ne pas pouvoir lire vos commentaires j'ai l'impression de monologuer... en fin de semaine, je pense que je vais pouvoir vous retrouver... BIZZZZZZ