Bombay
Ce matin je me suis réveillé à 7 heures, mais je suis resté dans le lit jusqu'à 9 heures pour écouter les bruits de la rue, différents de ceux de Calcutta. Moins de clochettes plus de klaxons, le bruit des auto rickshaws, des voix et des corbeaux. Soudainement à 8 heures 30, sous mes fenêtres des churs d'enfants se sont mis à chanter des comptines, accompagnés par un piano désaccordé.
J'ai écouté un moment puis j'ai ouvert les fenêtres. De l'autre côté de la rue mes fenêtres donnent sur une école maternelle Little Bo-Peep. Il y avait un groupe d'une soixantaine de petits et petites bombaiites en uniforme jaune et blanc, accompagnés par un jolie indienne en sari fushia.
Je les ai regardés un moment en prenant mon café jusqu'à ce qu'ils m'aperçoivent à la fenêtre. Peu à peu ils se sont tous mis à agiter des mains dans ma direction.
On aurait dit un générique de film comique, soixante petits indiens en uniforme jaune, la bouche ouverte, qui vociféraient des comptines anglaises en agitant leurs mains.
Il est 9h 20, et ils chantent toujours, j'ai reconnu mironton mironton , et même Frère Jacques en français
Voilà je suis à Bombay, dans le quartier de Bandra, dans un petit Hôtel au premier étage du restaurant Olive.
Hier, dans le taxi qui me conduisait à l'aéroport, ces changements de lieux, depuis plus de trois mois ont commencé à me donner le vertige et j'ai compté que j'en étais à mon 10ème déplacement, mon 16ème décollage et ma 17ème chambre depuis mon arrivée.
Avant de partir hier midi, j'ai déjeuné au Fairlawn. Habituellement je mange seul à ma table, mais hier une anglaise, belle, d'une cinquantaine d'années, genre Jane Fonda est venue s'asseoir à ma table. Très classe, le visage très lumineux, elle m'a demandé ce que je faisais en Inde puis m'a raconté ce qu'elle y faisait. Elle est mariée à un anglais avec qui elle vit à Rio de Janeiro. Elle a plein d'argent et des villas au Brésil, voyage beaucoup à travers l'Asie et maintenant elle travaille depuis deux mois dans les hôpitaux de Calcutta.
La plupart des gens que j'ai repairé depuis mon arrivée qui travaillent dans le sillon de miss Teresa sont souvent de grands névrosés qui donnent plus l'impression de venir soigner leurs problèmes que ceux des indiens. Par ailleurs ils sont presque tous catholiques ce qui les achève complètement Ce n'était pas son cas à elle du tout, d'abord elle n'est pas catholique, mais j'ai été surpris par sa clairvoyance sans naïveté, son intelligence, et le bien-être qu'elle dégageait Le contraire d'une névrosée.
Là dessusn est arrivé un autre personnage atypique qui s'est aussi installé à notre table. C'était un chirurgien new-yorkais qui venait travailler trois mois en Inde.
Le personnage m'était plutôt sympathique aussi, excepté que je ne suis pas arrivé à extraire une syllabe des sons qui sortaient de ses voies nasales. L'anglaise qui semblait elle-même avoir du mal à le comprendre était obligée de me traduire ce qu'il disait.
Du coup ne comprenant pas, je regardais sa façon de s'exprimer, ses gestes et attitudes, et je me disais qu'il n'y avait rien de plus incongru qu'un américain en Inde.
Celui-ci avait l'air sympa, mais on aurait dit un enfant qui joue à faire le cow-boy en mimant une virilité outrée pas une once de féminité dans ses expressions. Sans comprendre ce qu'il disait je devinais qu'il ne devait pas y en avoir beaucoup non plus dans le contenu de ses paroles. Son voyage en Inde pour lui était une « performance sportive ».
C'était très comique.
Les indiens à côté ressemblent à de douces jeunes filles sans rien perdre, il me semble, de leur masculinité, au contraire
Ces mâles américains ont leur équivalent féminin qui commencent toutes leurs phrases avec des SO ou des TOO stridents comme eux les terminent avec des MAN caverneux et complices.
Donc dernier déjeuner bengali comique qui m'a remis un peu des adieux que j'ai fait toute la matinée, à l'hôtel, au téléphone, dans la rue
Les indiens qui vivent tout sur le mode émotionnel grave, lorsqu'ils font des adieux se laissent complètement submerger par l'émotion qu'ils me communiquent très vite.
Hier soir, arrivé à Bombay, j'étais épuisé physiquement, déprimé, et de mauvaise humeur.
Je pense que c'est encore le fait de m'arracher à Calcutta qui m'a fait ça. J'avais commencé à y faire quelques racines.
Ce matin les serveurs qui entrent dans ma chambre en hurlant Good Morning mister Pascal avec des sourires radieux et le vacarme de la rue m'ont remis en forme.
J'ai pas beaucoup travaillé sur le livre à Calcutta, il faut absolument que je le fasse à Bombay